Que fête-t-on au juste? Le Canada est si différent d'un océan à l'autre, si diversifié, le premier argument que je devrais entendre est que c'est justement cette diversité qui est à l'honneur, que ce pays d'immigrants, bâti sur des terres ayant été habitées longtemps avant que l'Occident n'y appose le sceau de la colonisation « civilisatrice », est intrinsèquement tributaire de ce bouillon de culture qui compose la « courtepointe canadienne ».
Réfléchissons d'abord sur le mot « Canada », qui veut dire « village » ou « amas de cabanes » dans la langue iroquoise. Le mot fut d'abord récupéré par les Français pour désigner la région de Québec, chef-lieu de la Nouvelle-France qui se voulait un lieu d'échange commerciaux, non une colonie destinée à accueillir des centaines de milliers de colons comme en Nouvelle-Angleterre. Ce n'est pas moi qui le dit, c'est l'Histoire. C'est logique, remarquez, puisque les colons anglais protestants fuyaient le régime hostile anglican de l'Angleterre du dix-septième siècle. Mais bon, je vous recommande fortement d'aller lire sur ce sujet si cela vous intéresse, puisqu'il s'agit quand même des raisons qui ont mené éventuellement la Nouvelle-Angleterre à vouloir s'étendre au dépens des Français dont les vastes colonies de Nouvelle-France et la Louisiane étaient peu peuplées. Bref, les Britanniques ont vaincu la Nouvelle-France en 1760 et l'ont officiellement gagnée par le traité de Paris signé en 1763. Dès lors, le « Canada » devient anglais et, peu de temps après, se bat contre les indépendantistes protestants des Treize colonies qui chassent les royalistes et les anglicans vers le nord, ici. Suite à la guerre et pour mieux accommoder le grand nombre de nouveaux immigrants anglais, la couronne britannique sépare ce qui était devenu après 1763 la Province de Québec en deux entités, le Haut-Canada (maintenant l'Ontario) et le Bas-Canada (le Québec). En 1837, les Patriotes, groupe révolutionnaire du Bas-Canada fortement opposé au contrôle sans partage du territoire par l'élite britannique, mène une rébellion contre les forces impériales anglaises, avec pour seul succès de devenir des martyrs de la future cause souverainiste. Lord Durham, homme influent de la colonie qui avait un mépris avoué des canadiens-français, fait ses dix recommandations destinées à assimiler les francophones et promulgue en 1840 l'Acte d'union qui unit les deux Canada en une entité, la Province du Canada. Les choses restent ainsi jusqu'au premier juillet 1867, date de l'entrée en vigueur de l'Acte de l'Amérique du Nord britannique. Voici la journée que l'on fête aujourd'hui.
« On ne peut guère concevoir nationalité plus dépourvue de tout ce qui peut vivifier et élever un peuple que les descendants des Français dans le Bas-Canada, du fait qu'ils ont gardé leur langue et leurs coutumes particulières. C'est un peuple sans histoire et sans littérature.» -extrait du rapport Durham
Or, ce Canada que nous fêtons n'a bien sûr rien à voir avec les « Canadas » qui ont précédé, pas plus celui de la Nouvelle-France que celui de la couronne britannique. Nous sommes plutôt supposé célébrer la naissance voilà 142 ans de la confédération canadienne, qui se réclame (encore aujourd'hui) être un modèle de démocratie, une terre d'accueil, un lieu où les droits humains fondamentaux sont respectés et un pays pacifique.
Bon.
Personnellement, je vois toujours ces journées de « fête nationale » comme un temps où il devient nécessaire de se questionner sur la pertinence des interprétations que l'on veut donner à la soi-disante nation. Par exemple, pour ce qui est de la fête nationale du Québec, je me suis fortement posé des questions à propos de la tolérance ethnolinguistique de mes compatriotes et sur la pertinence de boire au point de finir malade. Mais au niveau de la fête du Canada, je me pose une question encore plus grave: que reste-t-il du Canada que l'on célèbre à chaque premier juillet?
Il faut dire que le Canada que rêvaient messieurs John A. MacDonald, George-Étienne Cartier et George Brown ressemblait beaucoup plus à la souveraineté-association proposée lors des deux derniers référendums québécois qu'au pays centralisateurs dans lequel nous vivons aujourd'hui, débat qui reste encore et toujours d'actualité. La raison derrière cette autonomie des provinces face au gouvernement central, qui avait à l'époque beaucoup moins de pouvoir que maintenant, s'expliquait notamment par la reconnaissance des différences culturelles importantes existant entre les différentes régions du pays, mais aussi par les besoins différents liés à une foule de facteurs tels que l'environnement, le mode de vie et la densité de population, par exemple.
Le Canada d'aujourd'hui peine à appliquer une cohabitation harmonieuse des provinces parce que le gouvernement central essaie de tout contrôler. De ce fait est né le mouvement souverainiste au Québec et une idéologie assez indépendante dans l'ouest. On tente de fêter le multiculturalisme sans se rendre compte qu'on y enfonce à chaque jour la hache un peu plus profondément. Les francophones, fatigués de se battre constamment et d'essayer de vivre dans leur langue sur leur propre territoire, s'effacent peu à peu, volontairement, afin que l'individu survive à la culture. Les dires de Lord Durham prendront-ils corps dans cette fatigue? Le Canada ne sait plus porter le masque. Le Scandale des commandites et le recours de Stephen Harper auprès de la gouverneure-générale en décembre 2008 afin d'invalider une décision démocratique des partis d'opposition de former une coalition montre à tous que le Canada est une démocratie fatiguée, las des tribulations sans fin qui ne peuvent se régler que par l'autonomie des provinces dans une fédération au caractère clair et défini. On accueille des milliers d'immigrants à chaque année sur notre territoire qui ne se donnent même pas la peine d'apprendre le français parce qu'ils comprennent vite que cela ne servira peut-être bientôt plus à grand chose, ses usagers semblant avoir perdu la motivation de se battre pour partager et préserver leur culture. Les cultures autochtones que nous avons dépossédé, ruiné, empoisonné, isolé et méprisé durant si longtemps sont en train de disparaître elles aussi, notamment grâce à l'alcool, au tabac et au suicide. Les Amérindiens n'ont souvent pas accès à des soins médicaux rapides, vivant trop loin des grands centres et étant soumis à des conseils de bande (aristocraties amérindiennes) qui contrôlent avec une main de fer les échanges de leur tribu avec l'extérieur, permettant parfois l'existence d'un marché noir puissant et difficile à contrôler, les Amérindiens n'étant pas soumis aux mêmes règles. L'héritage pacifique que nous avions est en train de fondre à vue d'oeil avec l'arrivée des conservateurs au pouvoir il y a quelques années, nos missions militaires à l'étranger ayant pris une tournure offensive plus que défensive. Et dans tout ça on se dit fier. Ce n'est qu'une question de sentiments. Mais en ce moment, c'est ce triste enchaînement que je vois les gens fêter.
Alors, moi je me dis: il ne faut pas baisser les bras, il faut espérer. C'est ce que je tente de faire, aussi absurde cela puisse-t-il paraître, parce qu'abandonner c'est disparaître. Je fêterai le Canada le jour où il ressemblera à ce qu'il devait devenir en 1867 et où nous serons une véritable démocratie. D'ici-là, cette journée ne sera pour moi qu'un congé férié de plus.
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